RÉSO
NANCE

Mathieu Durand

La fraicheur de l’inédit

C’est vrai ça qu’il y en a du mouvement dans le jazz. Et comme jamais. Alors je sais qu’il vaut mieux taper sur Internet, qu’il faut dire que c’est une perte de temps, que Facebook c’est vain, que YouTube c’est débile, qu’Instagram c’est vide, que Twitter c’est un nid à « haters ». Mais la vérité, c’est que ces mouvements intercontinentaux et interstylistiques qui agitent la musique en 2016 ne sont rendus possibles que par la Toile.

Le Web permet de voyager à un prix imbattable, tout en restant le cul vissé sur son siège (c’est moins sexy certes, mais plus aimable pour le bilan carbone).
Le Web permet à un Japonais d’écouter un Italien, à une Tchadienne de s’emballer pour un Australien ou à un Argentin de bouleverser une Canadienne.
Le Web permet, grâce à une communauté de passionnés-archiveurs-ressusciteurs, de (re)découvrir une foule de musiques du Tout-Monde (et souvent gratuitement, ce qui fait du bien à l’amateur et du mal au professionnel, mais ça c’est une autre histoire).

Je me souviens qu’une fois (c’était en 2008 à Turin, la préhistoire : Snapchat n’existait pas encore) Fabrizio Cassol, le saxophoniste des Belges d’Aka Moon, m’avait dit un truc qui m’avait longtemps trotté en tête comme une franche ritournelle : « à l’époque, pour connaître la musique africaine, il fallait aller là-bas. Maintenant, il suffit d’aller sur YouTube ». Bien sûr qu’il exagérait puisqu’il avait fini cette phrase par un rire. (Oui, je rassure tout le monde, il vaut mieux toujours aller sur le terrain pour s’approprier une culture.) Mais il y a un vieux fond de vérité incroyable mais vraie dans cette phrase. À présent, on peut même faire des disques sans jamais se rencontrer, juste en s’envoyant des sons par WeTransfer. Quand le Français Erik Truffaz avait fait ça sur l’album Mexico avec Murcof en 2008 (décidément), ça semblait baroque, irréel, inattendu. Aujourd’hui, c’est devenu (presque) normal.

Avec cette mobilité infinie des œuvres et des personnes, on va enfin arrêter de penser en termes de styles musicaux (ce vieux concept de bacs à disques) pour vivre en ambiances, en atmosphères, en mondes. De même que certains reprochent à la vieille opposition gauche/droite d’être obsolète, la confrontation jazz/classique/rock/musiques du monde/métal/électro/hip-hop n’existe plus. Tchao bye, bye. Oui, le rappeur Napoleon Maddox est bien plus jazz que certains jazzmen. Oui, le trio jazz Kouma est bien plus rock que bien des rockeurs. Oui, les Franco-Colombiens de Pixvae (pour rester sur la scène hexagonale) sont bien plus bandants que pas mal de monde. Et il va falloir redécouvrir nos adjectifs pour les appréhender et (donc) les faire partager.

Après, le but n’est pas dire c’est mieux, pas mieux, triste, génial ou décevant. Non, le but c’est de constater puis de chercher à comprendre en imaginant de nouvelles manières de nommer. Ce début de XXIe siècle musical est cosmopolite comme jamais. Et cette tectonique des plaques va forcément créer de nouveaux continents soniques. À nous de les découvrir avec imagination. Et de ne surtout pas copier les colons des temps passés qui ne cherchaient qu’à asservir et conformer les « nouveaux » continents à leurs « vieilles » croyances.

Mathieu Durand