RÉSO
NANCE

Mathieu Feryn

Est-il encore pertinent d’évoquer une scène jazz française ?

La scène recouvre une série de dynamiques autour de ses lieux de diffusion dont nous faisons l’épreuve à différents moments de notre vie. Elle permet de situer géographiquement l’action artistique sur un territoire donné et le développement de réseaux esthétiques plus globalisé. S’interroger sur la pertinence de la scène c’est donc approcher ces dynamiques au niveau local, national et international. C’est aussi aborder son sens polysémique, lorsque nous évoquons la scène, nous pouvons désigner d’une part l’espace physique où se déroule notre expérience et d’autre part l’espace géographique où se fabrique l’ensemble de nos expériences tangibles autour de ces espaces de diffusion, ou les deux. La scène est ainsi une configuration plurielle où nous côtoyons différents acteurs au sein de réseaux plus ou moins étendus dans le temps et dans l’espace investis par nos activités. En participant à Résonnance, nous situons par exemple nos pratiques à l’église Sainte Blandine, au bar du Périscope, au festival Jazz à Vienne et probablement que nous pourrons témoigner d’autres expériences similaires ou éloignées liées à cette action jazz. Et précisément, que désignons-nous alors lorsque nous invoquons une « scène jazz » ?

Prenons par exemple le trio Schnellertollermeier ou Joachim Florent. Le trio invoque le rock brut, la musique minimale dans ses compositions alors que le contrebassiste propose un style radical nourri par le jazz et la musique classique. Que se passe-t-il alors ? Tout à la fois, ici et là-bas, le jazz semble une opportunité pour les différents acteurs d’ancrer une série de rencontres et d’échanger une série de valeurs. Des rencontres avec la musique, les musiciennes, les musiciens, les organisateurs, la personne qui se trouve à côté de vous en ce moment ou encore celle qui l’était à l’instant où vous avez décidé de vous garer. En cela, le jazz ce serait une expérience collective, associant vous et nous. Enchanté donc de faire votre connaissance chère lectrice, cher lecteur. Lorsque nous évoquons le jazz, finalement nous désignerions cette série de rencontres fécondes ou non au développement de nos pratiques artistiques et culturelles. Il représenterait une partie des dynamiques historiques, situées dans les différents espaces liés à nos écoutes, à nos sorties et au partage de nos gouts musicaux, par exemple. Il est aussi un moyen de parler d’un processus plus court, davantage lié à nos conditions humaines et contemporaines. Il concourt ainsi à faire le lien entre un intérieur, domestique et sensible avec un extérieur, situé et partagé collectivement. Dès lors que l’intérieur et l’extérieur tentent de se réguler, un régime de valeurs opère. Dans ce contexte, on peut se poser la question de placer cette expérience au niveau « français ».

Pour cela, je vous invite à partir à la rencontre des musiciens suisses du trio Schnellertollermeier ou du reste des invités par les organisateurs du festival Résonnance. Vous serez alors peut-être étonné de constater des ancrages locaux, nationaux et plus internationalisés liés au développement de leurs pratiques musicales. Faites ensuite l’exercice avec vous-même et avec une partie des acteurs du lieu où vous trouvez, vous constaterez là aussi des dynamiques multiples. C’est donc en évoquant la série d’épreuves qui concourent à faire ce lien ou non avec notre expérience dans le temps et dans l’espace investis que nous pouvons comprendre comment et avec qui se fabriquent les scènes culturelles d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Des scènes propices au voyage, au partage et à des instants de symbiose au sein de cette pratique collective. Il incombe alors de comprendre comment et avec qui se fabrique ces expériences multi situées et multivariées.

Mathieu Feryn