RÉSO
NANCE

Philippe Ochem

Est-il encore pertinent d’évoquer une scène jazz française ?

Si l’européanisation du jazz continue à suivre son cours tant la circulation des musiciens et des œuvres s’accélère, il est toujours pertinent à mon sens de considérer la scène jazz française comme assez unique en son genre.
Si l’émancipation des racines américaines du jazz est à l’œuvre en France sans doute depuis les années soixante-dix, pour dire vite, avec sans doute en pierre angulaire la création du concept de Folklore Imaginaire porté par l’ARFI ; l’affranchissement, lui, fut plus tardif et bien sur progressif.

Passer par le prisme de l’organisation des musiciens en collectif donne un angle d’approche intéressant de différenciation des pratiques et mises en commun des idées d’un pays à l’autre.
D’autres collectifs de musiciens existent bien sur en Europe mais on en recense près d’une cinquantaine en France dont je ne citerai que certains d’entre eux : les Vibrants Défricheurs, le Tricollectif, 1name4acrew,le Grolektif, Muzzix, Coax, Koa, Capsul, Collectif OH!…cinq d’entre eux sont par ailleurs rassemblés dans Collision Collective.
Ils ont en commun une culture musicale très large, ont pour la plupart été formés en conservatoires, en ENM ou en écoles associatives (en trente ans le nombre de classes de jazz est passé de quelques unes à plus de 250...), ont croisé toutes les influences (musique classique, contemporaine, musiques ethniques, rock, jazz, chanson, musiques électroniques…). Ce sont des virtuoses très érudits qui composent, improvisent et ont un sens aigu du « faire ensemble » alors que le milieu plus traditionnel du jazz pousse à l’individualisation des parcours artistiques.

Apparaît au sommet de ces parcours un je-ne-sais-quoi de décomplexé, une fantaisie, un lâcher-prise que je sens plus rare chez leurs jeunes collègues européens, américains. A quoi cela est du ? Difficile à dire… mais malgré la situation sociétale tendue-l’est-elle plus qu’ailleurs ?-, la condition du musicien de jazz en France est toujours plus enviable que celle de la plupart de leurs collègues européens-pour ne pas dire anglo-saxons- sans même parler de celle des musiciens américains. Peut-être est-ce un élément de réponse ?

Ce « je ne sais quoi « de français, je l’entends dans le Grand Orchestre du Tricot, dans « Polymorphie », dans la Campagnie des Musiques à Ouïr, chez IXI, chez tant d’autres…
Pour autant, ceux que Jean-Jacques Birgé nomme justement les « Affranchis »-voir son blog en date du 23 Août 2013- sont rejoint ou croisent dans les mêmes eaux que leurs jeunes collègues européens tels Kaja Draksler, Susana Santos Sylva, Christian Lillinger, Julian Sartorius, Mette Rasmussen… : l’affranchissement n’a pas de frontière.

Une « feuille de route » en guise de CODA : habiter l’héritage avec vivacité, s’affranchir des chapelles stylistiques, ne pas chercher à rassurer les auditoires tout en cultivant de la proximité avec eux. Suivre son chemin d’artiste en mouvement, se moquant des frontières et des genres tout en labourant-hommage à Joëlle Léandre- son singulier sillon.

Philippe Ochem